
William S. Burroughs
Helen,
La brise est venue.
Par une soirée venteuse, à la campagne.
J’étais à manœuvrer le poêle, bûches par bûches. Sur le rond, j’avais une base de soupe, qui roucoulait, jetant dans la maison d’intimes fragrances. Tu sais pertinemment bien que j’ai toujours raffolé des odeurs. C’est ainsi que je suis venu à toi. Comme la brise.
Je me souviens déjà d’aise, quand tu relevais ta jupe de vanille. Je m’appliquais à déposer sur tes cuisses des baisers doux, frisquets. Ton regard rouge d’avoir tant pleuré m’effrayait, même depuis tout ce temps. La vie ne t’a jamais fait de cadeaux. Pas d’erreur. La vie ne t’a jamais fait de présents. Tu passais tout ton temps dans le passé. Si bien que tu t’en inventais aussi, des mémoires. Les mêmes, des noires.
Avec tout ça, je n’ai pu me mettre en tête certaines coïncidences. Étais-je qu’une fabrication de ton oisiveté? Au départ, j’étais beaucoup trop vif pour remarquer le danger. Pas le moindre, que je me disais. Ta frayeur chaque fois qu’on s’allongeait, sous les draps, nos draps si fauves, m’a constamment fait l’effet d’une surprise. Baroque, clownesque, toute détente devenait illusion : je ne pouvais vivre avec toi que morcelé par les mystères que tu cachais au fond de ta pupille noire.
Et pour être noire, tu l’étais, davantage encore qu’un ciel de la fin du mois d’octobre. En ces temps-là, notre amour s’imbriquait, devenait difficile. Moi je te faisais sans cesse des roses. C’est à peine si je ne me foutais pas en rogne contre le vent, qui venait te décoiffer, décoiffer ta tête si, si… Comment dire? Cette belle tête de femme, pas tout à fait expérimentée, pas encore vieille, ni jeune, mais exquise, splendide, ou quelque chose d’approchant, en tout cas ; quelque chose comme ça.
Je crois que c’est ainsi que je te voyais. Dans ma pâleur, ma vie aux lueurs hâves et sombres, je n’avais que toi pour me décapsuler, pour me faire jaillir d’une folie tranquille, presque ordinaire. Je pouvais des heures durant épouser ta peau de mes mains d’âme, sentant le désir comme une douleur précise. Je ne te voulais aucun mal, mais je sentais le piège. Je voyais en toi un délire unique. Cela étant, c’est dans ton toucher que j’ai su que quelque chose d’immensément grave, caverneux, allait bientôt survenir. Dès lors, j’ai voulu te protéger.
Après tout, Helen, feu de mes reins, feu de mes râles, je t’aimais que pour t’aimer, je t’aimais comme on aime une musique délicate, une musique qui nous fait rêver, qui nous aide à prendre sommeil quand la nuit se fait trop longue. Les nuits longues.
«Mais non Alex… Puisque je t’assure que tout colle pour le mieux… Ne t’inquiète pas pour moi… Pauvre toi! Cesse de te faire de la bile… Le mauvais sang, c’est pour les idiots…»
Et peut-être l’étais-je, idiot. Car je ne te croyais pas. J’avais une conviction si âpre, vraiment claire, comme quoi tu allais bientôt tomber dans les griffes d’une tentation sordide. La situation, bien que désespérante et bientôt morne, me transportait dans un état de transe.
D’abord, tes mensonges. Ton faux passé que tu te créais. Tant et tant qu’un beau matin d’automne maladif, tu es venue, en robe de chambre, ouverte à la poitrine, de sorte à laisser entrevoir de doux et transparents mamelons, tu es venue me raconter des broutilles, des histoires à dormir réveillé.
«Alex… Ça ne peut plus continuer ainsi! Je me tourmente! Je me fais si violence, avec toi… Tu sais bien que frère et sœur, c’est pas demain la veille qu’on pourra sortir au grand jour… Devant tout le monde! Tu t’imagines? Qu’en dira-t-on?»
Je mettais tes hallucinations sur le dos de la passion… Je ne pouvais guère croire que tu t’étais mise à penser que nous étions du même sang. C’est à cette époque exactement que je me suis mis à élaborer mon plan : il fallait te sortir de prison, t’emmener ailleurs. J’ai choisi la campagne.
J’ai choisi de te couper avec le ciseau de ma folie.
Sur le rond, j’ai une base de soupe. Thym, bouillon de bœuf et toute ta peau. Que j’ai tailladée tiède, ce matin même, à petits coups de bouchons de bière. Frère! Oh! Si jamais tu ne combles plus jamais mes chastes prières de ta beauté psychopathe, je te verrais du moins dans ma soupe.
Que je prépare, sur le rond… Ça chauffe et je tourne… Je tourne en rond.

0 commentaires:
Enregistrer un commentaire