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9.28.2007

Mangue (4)


Inez


Lent.

Mangue, elle faisait fraîche école : avec son petit doigt menthe, elle émoussait son sexe, tendre, oratoire, avec une quiétude plus qu’extraordinaire, rayonnante comme un midi de vacances.

Mille mandolines dansaient encore suaves, à la brise seule de sa larme. Surtout les jours de pâle pluie, quand ses joues se jouaient d’elle, en crayonnant au ras des pores un rose à faire frémir.

Sa peau reine de rêves, suprême déjà dans son éclat chaste, s’immolait immense d’une somnambule ivresse. Presque d’enfance et fantasque, aux lèvres une confiture à la framboise, s’évadait d’elle un parfum d’ocres feuilles, un parfum autrefois sublime, mais bientôt venteux.

Émue, grisant son sexe en toute poésie, elle se cachait, furtive et vilaine, dans les craquements du silence. Elle osait s’y perdre, mondaine comme un piano à queue, en confession. C’était là bien le saule désir qui soit.

Elle chantait parfois, fardée d’angoisses plus extraterrestres encore que les madones au plaisir idiot, pétillante cependant, comme l’orgie : Mais qui diable donc a inventé la mort?

D’une voix sans frêle, assurément. Dans un geste sûr, mais bientôt défaillant, elle déposait un pied devant l’autre, dansant doux sur les lignes de faille de son cœur. C’était peut-être au fond que sa robe de chambre, d’un bleu vidéographe, ouverte comme un dépanneur. Sa robe de chambre, qui ouverte crachait des images à la dévote pièce.

Noir et lent : Moi, dans mon bien veule, je voulais franc comme ça épouser son rire tout juste tremblé, exceptionnel, arcane, d’une fatigue amoureuse. Et Mangue buvait sec : du Yeni Raki. Depuis toute la veloutée du jour qu’elle sauçait son charme dans l’aigre. Les jours passaient mornes par ici haut, au neuvième. Il fallait bien que jeunesse se lasse.

Une cerise à la bouche, une orange à la hanche : elle criait vide ses vices crus. Avant, avant, amen, c’était tout gras, touillé rare. Il faut être honnête. Et de but en sang qu’il faut implorer : pour comprendre vrai, il suffit d’arracher la souche du faux début.

Maintenant que mon cœur s’errance en génies drames, je prie, dans mon bain et sans bouchon, laissant une eau chaude soupirer à ma nuque, je prie sans fin, nu, extatique et, je prie d’une voix d’éther, glissant mes souhaits à l’oreille muette des heures qui lassent…

«Impératrice d’antan, après d’atlas chagrins, Mangue, Mangue à la folle usine d’âme : qu’elle me revienne vierge et droite! Reviens-moi mienne oh reviens-moi, Mangue, en des temps plus vivement veufs! Reviens-moi insane et sauve-moi, maladive et psychopathe, et sauve-moi des voix dans le creux de mon crâne, vieux, vidange, rance. Reviens-moi petite porcelaine, qu’on écrive encore à l’encre d’océan tous les fantômes de nos saisons chaudes… Ne meurs plus d’une mort ancienne, pourquoi devais-tu tant mourir?»

Implexe, cette histoire l’est plus qu’imaginable. Si on devait réfléchir à un quelconque commencement, ça serait ceci.

Sur un banc de parc, allongée belle sous un soleil flamenco, Mangue graciait son sexe d’une coquetterie coca coke, sauterelle et rauque. Je me suis mis à genoux, puis en Indien, arborant un sourire Sienne, puis serein. Et je lui ai pris la main. Puis nous nous sommes violés comme des amants qui ont trop su.

9.23.2007

Mangue (3)


Zura Arabidze


Je trace, c’est carrément crasse, je trace des mandalas dans le carré de sable, dans le salon. Des mandalas! Des macabres! On a échafaudé ça comme des couleuvres, Mangue et moi. Dans le salon, c’est comme un jour de congé. C’est beau de même. Les mandalas, très difficultueux, complexes comme des discours nazis, je les besogne avec mon couteau suisse. Je l’ai échangé à Vada contre des poèmes quand j’étais en deuxième. Elle s’est fait fourrée!

Le ciel, dans le haut là, il est anarchiste. Et en bœuf! C’est vache! Pour preuve, pour pieuvre, il crache gras sur la fraise de toute la galanterie un smog freudien pas piqué des vers… pas piqué des poèmes! Cette salope avanie de mes quarts, ça astique le crâne en garce…

Oh! Et on gambadait sur des œufs… C’était tout brouillé!

Et au matin prochain, c’était déjà le chant du coq.

Mangue :

- Y a quelqu’un? Des Perses? Des nonnes? Personne? Y a pas quelques perverses personnes?

Elle s’est arrêtée tout net. Elle n’avait plus de belles paroles dans sa propre bouche… Et tout soudain!

- On sonne!

- Sèche tes larmes!, que j’ai beuglé avec de la bave… Cache ton charme! Du calme! Du calme! On va lui montrer, à celui qui sonne, ce qu’on fait aux impertinents!

Ses lèvres piquées d’or, aux commissures d’intelligence, renvoyaient une image de sculpture grecque : Mangue, dans tous ses États, Mangue elle était dans toutes ses Suèdes, suait des larmes unies à l’unisson de son cœur en syncope.

On ouvre grand la porte de devant. C’est un rayon de lumière crayola qui nous écrabouille la bouille : amen! amen! C’est à peine presque si on se tape pas des crises de langue… L’homme, qui se tient tout droit, a le sourire plié en deux continents de touffeur. Si cet homme a un nom, il doit avoir plusieurs syllabes.

- Hey! Les deux clowns! J’ai besoin d’un endroit burlesque pour pratiquer ma démarche. Je vous donne de tout suite mes cartes à jouer : je suis en train de reformuler ma vie dans ses moindres grandes lignes. Et je suis rendu à ma démarche. J’ai besoin de place : est-ce que c’est une offre que vous n’allez pas refuser?

- Que certain qu’on accepte! Et tout de go! On avait justement besoin de quelqu’un avec qui partager les tâches ménagères. On l’avoue direct : c’est pas notre tasse de camomille, ça, les tâches. Vous allez devoir vous occuper de tout.

Mangue avait parlé comme dans une bande dessinée. C’était joli comme une pierre tombale! Je lui lècherais d’une bave nicotine toute la mappemonde de son corps parano… Mais elle était en train de se vider de son sang. Les menstruations, ça arrive toujours quand les cloches sonnent sexe. Pas croyable toute la confiture qui sort de là! Essaie après de lui faire la fourre! C’est pas imaginable!

On a enlevé nos chaussures et chaussettes, Mangue, l’étranger et moi. On s’est assis en Algonquin, autour de la table à thé, qu’on a torchée avec une allumette. On contrôlait pour éviter l’incendie. On a passé la soirée à faire des ombres indiennes.

9.17.2007

Interlude en rogne gorge


William S. Burroughs



Helen,

La brise est venue.

Par une soirée venteuse, à la campagne.

J’étais à manœuvrer le poêle, bûches par bûches. Sur le rond, j’avais une base de soupe, qui roucoulait, jetant dans la maison d’intimes fragrances. Tu sais pertinemment bien que j’ai toujours raffolé des odeurs. C’est ainsi que je suis venu à toi. Comme la brise.

Je me souviens déjà d’aise, quand tu relevais ta jupe de vanille. Je m’appliquais à déposer sur tes cuisses des baisers doux, frisquets. Ton regard rouge d’avoir tant pleuré m’effrayait, même depuis tout ce temps. La vie ne t’a jamais fait de cadeaux. Pas d’erreur. La vie ne t’a jamais fait de présents. Tu passais tout ton temps dans le passé. Si bien que tu t’en inventais aussi, des mémoires. Les mêmes, des noires.

Avec tout ça, je n’ai pu me mettre en tête certaines coïncidences. Étais-je qu’une fabrication de ton oisiveté? Au départ, j’étais beaucoup trop vif pour remarquer le danger. Pas le moindre, que je me disais. Ta frayeur chaque fois qu’on s’allongeait, sous les draps, nos draps si fauves, m’a constamment fait l’effet d’une surprise. Baroque, clownesque, toute détente devenait illusion : je ne pouvais vivre avec toi que morcelé par les mystères que tu cachais au fond de ta pupille noire.

Et pour être noire, tu l’étais, davantage encore qu’un ciel de la fin du mois d’octobre. En ces temps-là, notre amour s’imbriquait, devenait difficile. Moi je te faisais sans cesse des roses. C’est à peine si je ne me foutais pas en rogne contre le vent, qui venait te décoiffer, décoiffer ta tête si, si… Comment dire? Cette belle tête de femme, pas tout à fait expérimentée, pas encore vieille, ni jeune, mais exquise, splendide, ou quelque chose d’approchant, en tout cas ; quelque chose comme ça.

Je crois que c’est ainsi que je te voyais. Dans ma pâleur, ma vie aux lueurs hâves et sombres, je n’avais que toi pour me décapsuler, pour me faire jaillir d’une folie tranquille, presque ordinaire. Je pouvais des heures durant épouser ta peau de mes mains d’âme, sentant le désir comme une douleur précise. Je ne te voulais aucun mal, mais je sentais le piège. Je voyais en toi un délire unique. Cela étant, c’est dans ton toucher que j’ai su que quelque chose d’immensément grave, caverneux, allait bientôt survenir. Dès lors, j’ai voulu te protéger.

Après tout, Helen, feu de mes reins, feu de mes râles, je t’aimais que pour t’aimer, je t’aimais comme on aime une musique délicate, une musique qui nous fait rêver, qui nous aide à prendre sommeil quand la nuit se fait trop longue. Les nuits longues.

«Mais non Alex… Puisque je t’assure que tout colle pour le mieux… Ne t’inquiète pas pour moi… Pauvre toi! Cesse de te faire de la bile… Le mauvais sang, c’est pour les idiots…»

Et peut-être l’étais-je, idiot. Car je ne te croyais pas. J’avais une conviction si âpre, vraiment claire, comme quoi tu allais bientôt tomber dans les griffes d’une tentation sordide. La situation, bien que désespérante et bientôt morne, me transportait dans un état de transe.

D’abord, tes mensonges. Ton faux passé que tu te créais. Tant et tant qu’un beau matin d’automne maladif, tu es venue, en robe de chambre, ouverte à la poitrine, de sorte à laisser entrevoir de doux et transparents mamelons, tu es venue me raconter des broutilles, des histoires à dormir réveillé.

«Alex… Ça ne peut plus continuer ainsi! Je me tourmente! Je me fais si violence, avec toi… Tu sais bien que frère et sœur, c’est pas demain la veille qu’on pourra sortir au grand jour… Devant tout le monde! Tu t’imagines? Qu’en dira-t-on?»

Je mettais tes hallucinations sur le dos de la passion… Je ne pouvais guère croire que tu t’étais mise à penser que nous étions du même sang. C’est à cette époque exactement que je me suis mis à élaborer mon plan : il fallait te sortir de prison, t’emmener ailleurs. J’ai choisi la campagne.

J’ai choisi de te couper avec le ciseau de ma folie.

Sur le rond, j’ai une base de soupe. Thym, bouillon de bœuf et toute ta peau. Que j’ai tailladée tiède, ce matin même, à petits coups de bouchons de bière. Frère! Oh! Si jamais tu ne combles plus jamais mes chastes prières de ta beauté psychopathe, je te verrais du moins dans ma soupe.

Que je prépare, sur le rond… Ça chauffe et je tourne… Je tourne en rond.

9.15.2007

Mangue (2)


Tom Waits


Mangue! Mangue! Elle s’est toute mise en toupie, recroquevillée comme un piano grec… Elle jouait, joue contre soûl, elle jouait avec sa croupe de sa main mime… Et ça rime à quoi? J’en savais que couic. Et d’ailleurs c’était toujours un coup de dé, son humeur à elle… Elle s’est mise ainsi à bramer brave, comme Platon qui aurait vu le choléra en face : Tu as encore des croupes à manger!

- Je pige, je sais, que j’ai chanté, je sais! J’en ai le crâne fourré raide… À force!

Faut pas tout escamoter : Mangue, elle m’adore vif. Mangue, c’est pas permis comment elle me dévisage dans son désir. On aurait dit des papillons! C’était du petit rêve! Et nos papilles, ce sont des sons : Mangue goûte Mahler. C’est sûr qu’elle goûte grave. Elle a des gouttes de dépression dans la paume de son cœur. Ça lui colle et ça lui colle : quand c’est humide c’est pire. Ça frise rose dans ces jours-là. Ça rase près d’être la grande bombe dans tout le corps.

Et Mangue, elle chuchote, chut, chut, qu’elle s’est rompue le cœur avec des contes pour enfants… Moi, j’horreur de ça. J’en crois pas un vilain mot. Et c’est traître comme le diable, ces affaires-là. Traître! Mangue, c’est pure. C’est pure cette fille-là comme si elle avait trempé ses secrets dans le rhum…

Je boirais vrai sa salive d’œil avec tout mon chagrin. Mais j’ai une sale peur d’être la sonate qu’elle va jouer avec ses doigts le matin mort de son suicide… Car c’est juré comme de l’eau de rose, que ça va nous déferler dessus…

Quand elle roucoule comme ça, assise en train de se donner plaisir, j’ai envie de la prendre, elle dans son âge, et la bercer avec mes saules. Mais la pluie a tombé sur l’orage.

Car au final j’horreur de ça, de la vie qui rôde railleuse… Radieuse! On passe toute la journée, au fond, à écrire des poèmes avec nos ongles dans le chêne des meubles… C’est immense comme c’est original! Il y en a des bouffées et d’autres, sur toute la galanterie du mobilier… Nous en sommes venus à penser que chaque pore de peau a sa tragédie propre.

Mais dans le crâne, je fascinais énorme… Je me voyais besogner en elle comme un couteau chaud dans du beurre mou… Même quand je me défendais du roupillon… Toujours! La lumière du jour, c’était d’aucun secours. Il en faudrait des orages pour essuyer le sperme de nos chagrins…

Mangue elle porte des robes, avec des imprimés de fleurs, très 1980… On fume des cigares. On chante stone des poèmes implexes, sur le divan, en courant en dessous des robes… Des robes! C’est en dessous de la table qu’on érige les plus douces mélodies du complot! Du con! De la peau! (De la Plaute!)

9.11.2007

Mangue (1)


Mike Dowson



- Oh! Que c’est diable!

- Poufiasse! Tu n’es qu’un tas de ragots! Je tope pas quand tu joues à la fille de rue… De nuit! C’est crasse! Ça et tout le reste! Toi! Fous le camp! Tu piges pas que j’ai besoin d’espace pour construire mon château de poèmes? Et tu prends toute la foutre place! Tes résilles! Et ton magenta! Ça et ça!

- Oh! Oh! Mais arrête de faire ton show, man!

- Quoi?

- Schumann! Ton Schumann! Schu-mann! Arrête de le faire, ton Schumann!

Elle se tient la tête, gauche, droite, pour pas qu’elle croule. Sous la pression. De la bière pression. Ça serait bon! Sa tête c’est bonbon comme c’est joli : on dirait Eschyle, mais avec une goutte de… de… une goutte de sperme! Dans le visage! Les magazines, ils, elles nous disent des tas de sornettes, comme ci, comme ça : pour la peau, rien de plus mieux que ça. JE JURE. Le sperme, c’est écrit donc c’est comique, donne au teint une couleur orphique. Et nous, nous autres, on les croit. Mangue et moi, on les croit. Sur parole. Oh, eux autres ils parlent… Nous, on jure. Parjure! Parjure!

Mangue et moi, nous sommes, comme on dit par chez l’autre, nous sommes en… vie? violon? Comment on dit? Violent? Violet? Voilà. C’est ça : nous, on est en viol.

Mangue se tient la tête, avec ses cheveux Séville, qui brille comme mille villes, se tourne les pouces sur ses lèvres, en faisant un gros O rose avec sa bouche. Et elle chante, octave sur Ovide, grave comme vide. C’est ça qu’elle fait : suave, elle ride. On reste en dedans, en dedans de nous, et on passe notre temps à rider. Comme des fous! Nous!

C’est mieux que tous les autres, car nous, on sait comment ça marche. Comment ça fonctionne. Nous, nous sommes fonctionnaires. On sait à quoi ça rime la fonction de la vie. Ça rime avec pipi, zizi et hostie. On est pas du monde!

- On joue?

Mangue, elle, elle veut toujours jouer. Son truc, c’est pas presque drôle, c’est d’arriver à être sérieuse le moins possible. Mangue aime autant le sérieux que personne. Si le sérieux tu t’approches de nous, t’es pas mieux que mort! Sérieusement! Pas de badauderies! Je te laisserais jamais tâter Mangue. Pas une ride! Que tu oses! Ose! Et en moins d’un carême, je t’envoie valser, comme de la crème française dans du café! Comme n’importe quoi! Comme un ovni sur le sourire d’une folle de 15 ans!

- On joue, vieux, vieille branche, vieille bronchite? On joue?

- À quoi, Mangue? Tu veux jouer à quoi, encore? Je sors les fusils à l’eau?

- Allez!

- Les vieux costumes de savants britanniques?

- Va!

- Musique de cirque?

- Right! Go! Go!

Et ce soir, dans un septembre frais comme de la cirrhose, on a valdansé! Deux heures de temps! Quand on y pense, ça peut difficilement être deux heures de quelque chose d’autre. Deux heures de temps. Mais pas deux heures de diamètre. Deux heures de temps. Mais pas deux heures de diadème. On le sait que c’est du temps, deux heures! Regardez-les comment ils sont si sérieux! Eux autres! Avec leurs grands mots et leurs fadaises! Leurs grands airs! Ils sont ringards, comme des fraises! Des légumes! Ils se croient parfaitement ensoleillés en disant : deux heures de temps. Mangue et moi, nounou, on branle pas ça, on dit : deux heures de langue.

On s’est embrassé pendant deux heures de langue.